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Entretien avec Jean-Michel Frodon – Par Salma Mobarak

Jean-Michel Frodon, votre carrière dévoile une palette assez variée d’activités cinématographiques qui vous amènent à vous adresser à des publics très différents quant à leurs rapports au film. Vous avez été rédacteur en chef de plusieurs revues de cinéma, en France et ailleurs, dont les prestigieux Cahiers du cinéma. À part la critique de cinéma exercée aux journaux Le Point, Le Monde et dans des sites dédiés au cinéma, vous êtes l’auteur de plus de 25 ouvrages sur le cinéma, son histoire, ses enjeux contemporains et ses grands cinéastes. Vous avez également une carrière académique foisonnante menée dans des institutions telles que l’Institut d’études politiques de Paris, La Femis,  l’Université de St Andrews  en Écosse et FilmFactory à Sarajevo. Du côté de la direction culturelle et artistique, vous organisez et animez de nombreux programmes de cinéclubs. Vous êtes le directeur artistique du film collectif Les Ponts de Sarajevo … Chacune des étapes de votre carrière mérite qu’on s’y arrête longuement.

  • Quelle motivation vous poussait, vous pousse encore, à multiplier les outils et les voies qui conduisent à saisir l’objet cinématographique ? Une passion ? Une conviction ? Un engagement…?

Les trois motivations que vous mentionnez sont justes. Une passion au sens d’un goût personnel pour les deux activités majeures que requièrent mon activité de critique : voir des films et écrire. Depuis mon adolescence, j’ai aimé aller au cinéma, j’ai aimé la rencontre avec des histoires, des lumières, des rythmes, des corps très différents que permet le cinéma. Et depuis l’enfance, j’aime écrire. Depuis que cela est devenu mon métier, il y a plus de 35 ans, j’ai vu des milliers de films et écrit des milliers d’article, avec un plaisir dans la pratique de ces deux activités qui ne s’est jamais démentie, et qu’on peut donc sans doute appeler une passion. Mais ce plaisir personnel s’accompagne d’une conviction, celle que le cinéma est un extraordinaire moyen pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Le cinéma est lié à la technique, à l’économie, à la politique, au droit, au commerce, aux relations internationales et bien sûr aussi à l’imaginaire collectif, aux rêves, aux espoirs et aux angoisses des humains d’hier et d’aujourd’hui, ainsi évidemment qu’aux capacités multiples que nous avons de les mettre en forme selon les cultures diverses dont nous sommes issus aussi bien que la créativité individuelle de celles et ceux qui font les films. Réfléchir au cinéma, essayer de comprendre ce qui s’y joue, ce qui s’y montre (et ce qui s’y cache) est un extraordinaire moyen d’être en prise sur les réalités de son temps. Quant à l’engagement, il s’appuie sur la conviction qu’il y a dans les productions de paroles autour des œuvres (de cinéma dans mon cas), soit ce que je fais en écrivant et en enseignant, des enjeux démocratiques majeurs, qui contribuent à partager, à s’ouvrir réciproquement l’esprit, à affronter des modalités d’oppression qui se traduisent aussi dans la domination de certains types de récits et de représentation.

  • La critique cinématographique pour vous est à la fois une pratique et un sujet de réflexion théorique. Quel(s) rôle(s) joue le critique de cinéma aujourd’hui?

Lorsqu’elle est réellement elle-même, c’est à dire lorsqu’elle échappe à l’instrumentalisation publicitaire, la critique est un puissant outil pour faire vivre d’autres rapports aux films (donc d’autres rapports aux histoires, aux représentations, aux imaginaires) que ceux que cherche à imposer le marché. En proximité avec les festivals et les enseignants, les critiques ouvrent l’accès à d’autres types de réalisation. Leur rôle est encore plus important à l’époque où un nombre gigantesque de films est accessible sur Internet. Le besoin est d’autant plus grand de pouvoir explorer d’autres directions que les tendances lourdes qu’imposent les grandes puissances commerciales du secteur. Ce rôle est désormais en grande partie rempli par des jeunes critiques qui travaillent (en général bénévolement) sur Internet.

  • Vous avez été rédacteur en chef des Cahiers du cinéma de 2003 à 2009, publication qui représente l’âme de la cinéphilie française, par excellence. Par la suite, vous vous êtes engagé dans le numérique, notamment avec la rédaction en chef du blog Projection publique sur la plateforme du magazine en ligne, fr, version française du magazine américain slate.com. Que représente cette traversée des frontières dans votre parcours individuel ? Et plus généralement, dans quelle mesure révèle-t-elle des modifications liées à la mondialisation des structures éditoriales?

Slate.fr n’est pas la version française de Slate.com, le site américain a aidé le site français à sa naissance mais les deux n’ont plus guère de relation depuis longtemps, même si le site français traduit de temps un article de son collègue américain. Ma relation professionnelle à la mondialisation tient plutôt à ce que je suis membre du comité éditorial de revues espagnole (Caiman) et américaine (Cineaste) auxquelles je collabore régulièrement ainsi qu’à la revue sud-coréenne Filo et au site balkanique Camera Lucida. J’écris aussi de manière occasionnelle pour des médias en Italie, au Brésil, en Chine, en Iran, etc. J’ai également eu l’occasion d’enseigner, ou d’animer des ateliers, dans de nombreux pays (y compris en Egypte, mais aussi en Bosnie, en Jordanie, en Bolivie, au Burkina Faso…). Ces relations avec des lecteurs et des étudiants très différents dans des parties du monde elles-mêmes très diverses font partie de mon rapport au cinéma, et à ce que j’essaie de faire avec lui. J’ai conscience d’être français, ce qui implique certains rapports au cinéma, et à la critiques, dans des conditions privilégiées, qui sont loin de se retrouver partout, j’essaie à la fois d’en faire profiter les autres et de mettre en regard de ce que je fréquente régulièrement chez moi les expériences si différentes que connaissent ceux qui font les films, ceux qui en parlent, ceux qui les regardent et ceux qui les étudient dans des lieux si différents.

– L’organisation, la programmation et l’animation des cinéclubs occupent une place importante dans votre carrière. Quels défis rencontre l’activité des cinéclubs aujourd’hui ? Et que devient leur rôle lorsque l’ensemble de la création cinématographique de la planète se trouve au bout de son clavier ? La cinéphilie garde-t-elle dans cette activité la même part qu’auparavant?

La disponibilité (théorique) d’un très grand nombre de films (pas tous, loin s’en faut) sur Internet rend au contraire d’autant plus nécessaire et bénéfique la construction d’une attention particulière, dans des circonstances elles aussi particulière, à l’égard de certains films, et l’organisation de rencontres plus riches, plus intenses, avec des spectateurs. Ceux-ci peuvent être en très petit nombre, il m’est arrivé d’organiser (pendant 5 ans une fois par mois) des projections de courts métrages de jeunes réalisateurs inconnus dans l’arrière-salle d’un café parisien, pour une vingtaine de spectateurs. C’était pour moi aussi important que lorsque j’écris pour les centaines de milliers de lecteurs du Monde ou quand je parle devant une foule d’auditeurs à la Library of Congress à Washington ou aux milliers d’étudiants de la Beijing Film Academy. La cinéphilie change et changera encore, comme le cinéma, mais le désir de partager plaisir et réflexion collectivement ont de l’avenir.

  • La présence du cinéma à l’université suscite deux grands débats : d’une part et au niveau de l’apprentissage, il existe une tension bien connue entre théorie et pratique ; d’autre part et sur le plan du discours, une deuxième tension sur laquelle vous insistez se crée entre écriture critique et écriture académique : Comment l’université, ce haut lieu d’exercice de la rigueur scientifique, peut-elle contribuer au développement de la critique de cinéma, qui selon vous, est une écriture de l’affect et de l’émotion provoqués par le film ? Quelles frontières ? Quels passages entre ces entités? 

Le principe actif du discours critique et celui de la recherche universitaire sont effets très différents, sinon opposés. L’expérience montre qu’il est possible à certains (pas très nombreux) de surmonter cette contradiction, de faire jouer ensemble les ressources de l’approche critique, subjective, sensible, et de l’approche académique, tendant à l’objectivité et à la rationalisation. Etant moi-même à la fois critique et enseignant dans le monde universitaire, j’espère faire partie de ceux qui y parviennent. 

  • Artsciencefactory est une expérience exceptionnelle de rapprochement entre artistes et scientifiques, que vous avez orchestrée entre 2010 et 2013.  Cette opération avait comme objectif de favoriser des échanges et des créations au pluriel où dialoguent artistes, scientifiques et citoyens. Quel intérêt a ce genre de collaborations?  Et comment ce projet s’était- il déroulé?

Artsciencefactory est né de la rencontre entre un collectif dédié aux arts, né pendant le siège de Sarajevo, le Centre André Malraux (CAM) créé et piloté par Francis Bueb (association dont j’étais vice-président), et une collectivité territoriale dans les environs de Paris, la Communauté d’agglomérations du Plateau de Saclay (CAPS), dont le président, François Lamy, avait été très mobilisé à propos de la guerre en Bosnie, et qui accueille de nombreuses grandes institutions scientifiques. Entre les artistes proches du CAM et les scientifiques basés sur le CAPS, nous avons créé un outil collaboratif en ligne, Artsciencefactory, avec un objectif très ambitieux : que ces créateurs mettent en partage certaines de leurs créations afin que le public s’en empare et les modifie. La première partie du projet a bien fonctionné, de nombreux artistes et scientifiques ont partagé des propositions et ont échangé entre eux à leur propos. Si le site a été assez largement visité, il n’a en revanche pas réussi à susciter un nombre significatif de reprises et transformations. Même si cette expérience est marginale dans l’ensemble de mon parcours, outre que j’ai adoré le faire et ai pu faire grâce à elle de nombreuses rencontres passionnantes, elle relève de cette recherche de al circulation et du partage des idées, des formes, des approches, que je pratique d’ordinaire surtout dans le champ cinématographique.

  • L’appropriation du cinéma par d’autres disciplines présente parfois un risque : que le film soit réduit à son seul contenu, celui qui intéresse telle ou telle discipline, et que soient ignorées sa dimension cinématographique et sa part discursive. Qu’est-ce que vous en pensez?

C’est en effet un risque très fréquent. Mais il est possible de le combattre. Par exemple j’ai créé il y a trois ans un ciné-club intitulé Barberousse, avec une philosophe, Céline Lefève, et un directeur d’hôpital, François Crémieux. Ce ciné-club dont le nom renvoie à un grand film de Kurosawa est dédié aux questions de soin (médical ou extra-médical). Avec un public surtout composé de soignants, nous sommes très attentifs à ce que les films ne soient pas des prétextes ou des illustrations, mais à ce que leurs partis-pris de mise en scène participent des réflexions sur les enjeux de soin. Ce qui est pour moi la continuation de mon activité de critique, qui ne se résume jamais au « sujet » du film, et récuse le principe même de séparation entre « fond » et « forme ».

  • Le cinéma d’auteur n’est plus une notion qui va de soi. Les critères de distinction reconnus entre cinéma d’auteur et cinéma grand public semblent s’estomper et l’on voit de plus en plus un glissement s’effectuer de l’esthétique et de l’intellectuel, vers le culturel. Louis de Funès, par exemple, cet acteur qui a fait un cinéma très populaire dans la France de l’après-guerre, est vénéré aujourd’hui par la grande exposition que la Cinémathèque française dédie, pour la première fois, à un acteur. Le cinéma d’auteur a-t-il besoin d’être redéfini?

Surtout pas ! Moi, en tout cas, je ne me soucie pas de savoir si un film est un « film d’auteur » ou pas, il y en a d’exécrables et il y a tant de films classés « grand public » qui sont remarquables. Personnellement je m’intéresse au cinéma dans son ensemble, sans exclusive en termes d’origine, de genre ou de style. J’ai écrit un éloge de De Funès il y a 25 ans dans mon livre sur le cinéma français moderne, je n’ai pas de problème à le voir célébré par la Cinémathèque.

  • Dans l’un de vos entretiens, vous dites : « Le cinéma n’est plus le moyen de représentation et de construction d’imaginaire collectif principal. Il va devenir de plus en plus un phénomène minoritaire. » Ceci est sans doute vrai dans les pays où le cinéma a toujours existé comme industrie et comme culture. Mais nous voyons aujourd’hui des phénomènes de transformations sociales et culturelles dans d’autres zones du monde, où le cinéma joue un rôle de moteur. Dans les pays du Golfe, par exemple, le cinéma a toujours été présent sur les petits écrans, mais sa présence, depuis quelques années sur les grands écrans des salles et des festivals, semble conduire et annoncer de profondes mutations sociales.

Je serais ravi que vous ayez raison. Mais, malgré le travail important accompli par le Doha Film Institute, je ne crois pas que le cinéma puisse aujourd’hui, ou demain, occuper une place aussi centrale dans la société, dans la formation des imaginaires collectifs, que cela a été le cas au 20e siècle. Cela ne le disqualifie nullement, il joue un rôle important et singulier, qui ne se confond pas avec la télévision ou les séries, ni avec le jeu vidéo, et il est très souhaitable qu’il connaisse un essor notamment dans le monde arabe. Nous ne sommes pas obligés de toujours penser seulement avec ce qui est dominant. Je crois aux puissances de transformation venues des minorités, des marges, des voies alternatives. Il me semble que c’est là que se situe désormais le cinéma, après avoir été le moyen de représentation dominant.

  • Dans un monde arabe en phase de grands bouleversements, le cinéma est en train de se redéfinir et de se réinventer en suivant de multiples voies : les activités festivalières, de nouvelles politiques de soutien étatique à la production, la floraison de courants cinématographiques indépendants … autant de pistes qui se déploient dans des conjonctures assez différentes. Quel horizon, d’après vous, pour le cinéma dans cette région du monde?

Il me semble qu’il n’existe nulle part de structure collective solide dans le monde arabe. Il existe un cinéma égyptien, un cinéma palestinien et un cinéma algérien, tous les trois à la fois féconds et fragiles, du fait des situations politiques qu’ils affrontent. Il existe des talents remarquables dans plusieurs autres pays (Liban et Tunisie notamment), mais dans un état d’isolement ou de précarité qui laisse mal augurer d’un développement significatif. Le phénomène festivalier est prometteur, il y a une réelle énergie qui s’y déploie en faveur de la vitalité et de la diversité du cinéma, mais il me semble qu’elle manque de relais aux niveaux industriel, étatique, médiatique. La politique menée par le Maroc au début du 21e siècle en privilégiant les investissements de production sans se soucier de distribution est selon moi un échec. L’approche du Qatar (avec le DFI) en termes de soutiens différenciés dans toute la zone MENA et de formation me semble bien pensée, mais ne saurait suffire sans des relais locaux forts. Je suis convaincu de la montée en puissance et en visibilité des cinémas du monde arabe à moyen terme, mais il me semble qu’il manque encore quelques éléments décisifs pour que les belles promesses que nous découvrons sur les écrans deviennent les fondations d’une évolution relativement stable.

  • Dans un article récent, « La crise du Covid-19 est-elle en train de tuer le cinéma ? » vous semblez associer l’avenir du cinéma aux projecteurs des salles qui s’éteignent pour la première fois, partout dans le monde depuis 1895, et de conclure que le cinéma « occuperait […] dans la vie commune un statut comparable à celui que détient par exemple aujourd’hui l’opéra. » N’est-ce pas une déclaration choc pour des millions de personnes qui continuent à rêver de cinéma?

Il ne s’agissait pas d’une prédiction, mais d’une manière de définir un horizon catastrophique, dont la situation d’alors donnait pour la première fois depuis la naissance du cinéma l’hypothèse comme envisageable. Ce qui s’est produit depuis la parution de cet article (le 13 avril 2020) jusqu’au moment où je vous réponds (le 3 août 2020) ne permet hélas pas de l’invalider.  Mais bien sûr j’espère que les salles vont rouvrir partout et que le public va s’y presser en masse.

  • Quels sont vos projets professionnels d’avenir? 

J’ai co-écrit (avec Agnès Devictor) un livre consacré à Abbas Kiarostami à paraître prochainement chez Gallimard, et je travaille sur un nouvel ouvrage pour CNRS Editions. J’enseigne toujours à Sciences-Po, avec grand bonheur. Je vais animer un stage autour du cinéma documentaire à l’université de Shanghai. Je suis co-concepteur, avec Rasha Salti, d’une installation sur le cinéma et les enjeux d’environnement pour la Biennale de Taipei. Je supervise une initiative visant à faire réaliser des dizaines de courts métrages autour du thème de l’acte d’hospitalité aux migrants. Je présenterai l’an prochain au MOMA à New York et à Harvard une vaste rétrospective consacrée aux réalisateurs méconnus de la Nouvelle Vague, je coordonne un livre collectif autour des archives d’Amos Gitai, j’écris au moins une critique par semaine pour Slate, souvent deux, et je collabore régulièrement au site d’information AOC, je me réjouis de retrouver le monde des festivals à Venise en espérant qu’il y en aura ensuite beaucoup d’autres (a priori en Chine, en Corée), j’espère présenter des œuvres d’Artavaz Pelechian à la Fondation Cartier, je dois aller parler de Jia Zhang-ke à l’université de Francfort, je rêve de répondre à l’invitation de mon amie Marianne Khoury pour retourner animer un atelier sur la critique en Egypte, et de pouvoir répondre aux invitations pour faire de même en Palestine et au Cambodge. J’ai en projet une exposition Chris Marker à Téhéran qui connaît en ce moment quelques obstacles politiques et sanitaires. Je vais présenter un film d’Aki Kaurismaki dans une petite église perdue dans les Alpes, en attendant la reprise du Ciné-club Barberousse mi-septembre… Comme vous voyez, je n’ai pas comme projet de m’ennuyer.

  • Jean-Michel Frodon, merci de nous avoir accordé cet entretien.

Merci à vous professeure Mobarak. J’espère que nous aurons un jour l’opportunité de nous rencontrer.

  • J’en serai ravie. J’attendrai cette rencontre avec grand intérêt.

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